La dernière lettre

L’école ne fait pas partie de l’univers du réel. Elle n’est en rien semblable à la vie. Gonflée d’égo, elle prétend parfois être le reflet de ce qui  nous attend, dès qu’on en sortira. Mais n’ayez crainte, chers écoliers de tous âges, ceci n’est qu’un mirage.

 

Il faut dire, l’univers scolaire est particulier. Son rapport aux lettres est ce qui le distingue de toutes les autres disciplines de la vie, mais surtout, ce qui la rend aussi injuste.

Quand tu atteins l’âge de cinq ans, on t’achète un sac à dos, une boîte à lunch, des cahiers Canada à la tonne, cinquante crayons, huit effaces, trois bâtons de colle et dix cartables de couleurs précisées par l’école: un rouge foncé, un écarlate, un bleu, un jaune, un vert, un mauve, un bleu marin, un transparent, un orange et un noir. On ajoute à ça des crayons de couleur, une paire de ciseaux aux bouts ronds (faudrait pas se faire mal) et un étui pour contenir le tout.

Maman et papa remplissent ton sac le matin du premier septembre. Il fait deux fois ton poids, tu essaies de garder l’équilibre parce que si tu fais un pas trop vite et que le reste de ton attirail ne suit pas, le tout se déséquilibre et tu finis allongé sur le côté à l’arrêt d’autobus.

Tu commences l’école. Tu te sens fier. T’es un grand maintenant. La garderie c’est pour les bébés et toi tu vas à l’école. T’avais si hâte!

Tes parents te disent que tu es bon. Tu y crois. Tu t’en rends pas tout de suite compte, mais les enseignants t’évaluent avec des lettres selon les diverses matières. Tu as fini ta première année, puis ta deuxième, ta troisième a été plus difficile et en quatrième tu t’es fait de nouveaux amis.

T’as un B en français, un A en mathématiques, un C en éducation physique parce que le sport c’est pas trop ton fort et un D en sciences et techno parce que ça t’intéresse pas trop le règne animal et savoir ce qui distingue un amphibien d’un mammifère. On t’avait averti de faire attention aux ciseaux, au risque de te blesser, mais jamais ne t’avait-on dit de faire attention aux lettres. Tu ne l’admets qu’à moitié, mais ces lettres, elles te font un peu mal.

Tu commences le secondaire, et si tu te trouvais grand en maternelle, là, c’est encore plus vrai. Les profs t’attribuent encore une lettre. Un A ici, un C par là. Tu finis par te définir un peu, en cachette, par ces lettres. Toi qui aimais tant le français, tu commences à trouver que les lettres nous poussent à nous remettre en question.

T’as décidé de continuer au cégep; tu veux aller à l’université. Là plus que jamais, t’as besoin de plus de A et de moins de D. Tu travailles fort, tu trimes dur. Les lettres se convertissent en cotes. Et misère, tu n’y échappes pas, la cote qui te hante porte une lettre: la cote R. Tu jongles avec les chiffres, tu calcules encore et encore.

Mission accomplie, t’es rendu à l’université. Tu te dis qu’on va finir par te juger sur tes aptitudes, et tes capacités. Zut alors. Encore des lettres.

Tu as hâte qu’un jour enfin tu reçoives ta dernière lettre. Ce jour arrivera où tu ne seras plus évaluer en A, B, C, D. Où il y aura davantage de nuances.

Le jour où tu rentreras sur le marché du travail, où tu t’achèteras des cartables de la couleur que tu auras choisie pour présenter tes projets. Le jour où plus aucune lettre n’aura le pouvoir de te rabaisser, de te remettre en question. Le jour où tu auras trouvé ta voie, ce qui te fait vibrer, ce dans quoi tu excelles.

Et ce jour-là, enfin, tu seras apprécié en mots et plus en lettres.

 

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Geneviève Gauthier Bachelière en sciences du langage, étudiante à la maîtrise en linguistique. Amoureuse des mots et du pouvoir qu'ils ont d'apaiser les maux. Words to live by : «Le tigre fait dix-huit bons, mais le renard a dix-neuf terriers.» - Proverbe tibétain. Insta : @genevieve.gauthier