L’arrière-scène du bénévolat touristique

L’Afrique de l’Est a des décors plus beaux que ce que je n’aurais pu m’imaginer.

Sa savane beige-jaune-doré dans laquelle rôdent les plus grands prédateurs du Roi Lion, ses rides de moto au travers des vallées verdoyantes, ses fesses colorées qui dansent tout le temps, ses larges sourires blancs-pâte à dents. De quoi épater la galerie touristique.

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Mais à l’arrière-scène, il y a beaucoup de tôles. Et au travers de cette tôle, c’est une autre histoire.

Si vous avez le coeur qui vous dit de changer le monde, essayez d’entrer l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique. Bonne chance.

Le coeur gros et rempli d’espoir, j’essaie aussi. Je passerai les deux premières semaines de mon voyage dans la Vallée de Mathare. C’est le troisième plus grand bidonville du continent africain, avec 600 000 personnes qui vivent à l’intérieur d’un territoire très restreint. C’est-à-dire la ville de Québec, de Boston ou de Seattle occupant un seul kilomètre carré. C’est une savane africaine différente de celles que l’on s’imagine: une savane d’aluminium rouillée.

Au travers des murs métalliques se dressent d’étroits chemins de boue. Du revers de la main, je tasse certaines pièces de vêtements étendues pour sécher sous le soleil. Les habitants sont assis un peu partout, ils m’envoient la main: « Welcome Mzungu! ». Ma peau beige rayonne comme une piastre au soleil. Le train-train quotidien de tout un chacun est en mode survie. Vaut mieux surveiller tes arrières quand tu pues la richesse du premier monde.

J’arrive enfin à l’école qu’on appelle 50 smiles. Elle est nommée ainsi puisqu’à son ouverture, on n’y retrouvait que 50 sourires. On en compte aujourd’hui 125. Plus d’élèves, bonne nouvelle. Mais, les classes restent toutefois plus petites que ma chambre à coucher de Montréal, les murs sont troués et les tableaux presque superflus tellement ils sont abîmés. Parmi les élèves, j’en dénombre quelques chanceux qui ont un crayon. Ils devront toutefois l’aiguiser à l’aide d’une lame à rasoir. Les professeurs sont sévères et sans pitié, certains que ce sont les coups qui apporteront la sagesse aux enfants. J’ai le visage qui crie ce que mes mots n’oseraient dire, et les professeurs me sourient. Je suis prise en pitié: «Comment veux-tu qu’ils apprennent à bien se tenir, sinon?»

Le bonheur de ces enfants est pourtant modeste. Les jeunes filles, certaines devenues jeunes femmes, se ruent, non sans gêne, sur les serviettes hygiéniques qu’on leur apporte et qu’elles attendent depuis longtemps. Les cinq orphelines du groupe ont la jupe déchirée et l’âme aussi. Elles ne savent plus où mettre des yeux lorsque je leur offre les vêtements que je ne compte pas ramener au Canada. Les 125 élèves brillent au moment où j’entre en classe avec 125 bananes cordées dans un plat posé sur ma tête. Ils sont heureux, infiniment sages et polis. Ils accueillent leur gâterie du vendredi avec les deux mains ouvertes, comme on attend une hostie à l’église.

Les deux semaines déjà écoulées, c’est l’heure de la cérémonie d’adieu. L’école s’est entrainée en cachette, le soir, pour préparer un spectacle d’au revoir. Les enfants me transportent au coeur de l’histoire kenyane par leurs pas de danse habiles et leur déhanchement presque osé. Miley Cyrus aurait initié le twerk? Non, je ne crois pas. Applaudissements, photos, poignée de main officieuse avec le directeur que je rencontre pour la première fois depuis mon arrivée.

Les enfants m’ensevelissent sous des questions qui ne demandent qu’une justification à mon départ. Ils sont encore abandonnés. J’accours aux grands discours : «Il faut parfois rentrer à la maison, retrouver ses proches et poursuivre de nouveaux rêves.» On s’offre des câlins. Ils enrobent mes mains et marchent quelques mètres de plus avec Teacher Stéphanie. C’est la fin. Bye bye.

Je quitte avec le coeur encore plus gros qu’à mon arrivée. Il s’est gonflé de remords. On dit souvent du bénévolat à l’international que ce sont les enfants qui nous donnent beaucoup plus que ce que l’on peut leur offrir. Ne cherchez pas plus loin : c’est la vérité. Évidemment, qu’ils nous font un cadeau. Celui d’un éveil sur notre richesse, celui de ne plus jamais se plaindre d’une journée nuageuse.

Ce que je leur ai offert en échange?

125 bananes, et la certitude qu’ils sont plus pauvres que moi.

Je suis allée m’aventurer dans les confins d’un bidonville de mon propre gré. Je n’ai passé ni par organisme, ni parrainage. Complètement cinglée? Oui, sûrement un peu, beaucoup, à la folie. J’étais persuadée que les coopératives de bénévolat s’en mettaient plein les poches. Je le crois encore aujourd’hui. Mon aventure, totalisant deux semaines de bénévolat, mon loyer et ma nourriture, me coûtera approximativement 250$. Il n’y a donc aucune raison que l’on vous en demande 2000$. Mais, ce phénomène ne se réduit pas qu’à une question monétaire. Il y a aussi ce côté infiniment égocentrique qu’est l’espoir de vouloir changer la vie de ces enfants.

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Je sais très bien que je ne changerai pas le monde, ni même l’industrie du bénévolat touristique avec ces quelques lignes. Pourtant, en lisant l’article « L’humanitaire imaginaire » d’Isabelle Hachey dans La Presse+, j’y ai presque trouvé un peu d’espoir. Je me suis dit que, finalement, ce n’était peut-être pas si sans coeur que de croire que le bénévolat international nuit plus qu’il n’aide.

Il faut apprendre à apaiser notre conscience d’égocentrique autrement. « Pis ça presse », comme dirait ma mère.

Voir l’article sur La Presse +.

Par Stéphanie Bureau
Collaboratrice spontanée

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