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À toi, cher inconnu

Par Sarah Leblanc – le dans Bien-être

À toi, cher inconnu

Début juin, soir de semaine, je termine mon quart de travail.

Je poinçonne machinalement ma carte de temps, et je descends les escaliers en métal. Je m’empresse d’ouvrir la porte pour voir les derniers rayons de soleil. Même si je travaille entre quatre murs, l’été, il fait encore clair quand je sors.

Je marche jusqu’à l’arrêt d’autobus, mes deux mains dans mon sac-à-dos sur mon ventre, afin d’y trouver de quoi manger. Quand je sors du travail, je suis en mode « besoins primaires » : J’ai faim, j’ai mal, j’suis fatiguée, j’suis tannée.

Source : Unsplash / Redd Angelounsplash

Presque arrivée à l’arrêt, je marche les yeux dans le vide, perdue dans ma tête.

C’est là que j’entends : « Ah! C’est rafraichissant, du melon d’eau! »

Est-ce que j’ai rêvé, ou un gars venait d’interpellé ma collation? Et je tiens à préciser que mon mode « besoins primaires » n’inclue que très rarement l’envie d’interactions sociales, encore moins avec des inconnus. J’ai donc répondu brièvement, entre la politesse et la surprise, pensant que ça s’arrêterait là.

Le gars, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, vient se planter debout à un demi-mètre de moi. Il me dit même son nom et me serre la main. Les secondes passent, et il me demande quelle ligne d’autobus je prends. Je réponds encore brièvement, cette fois entre le malaise et l’interrogation. Est-ce qu’il est en mode cruise? Je ne sais pas trop, mais j’espère que non!

Puis, une discussion presque unilatérale se poursuit. Lui, qui me pose des questions un peu niaiseuses et qui me parle du beau temps, avec sa bonne humeur et son aisance qui me sont totalement incompréhensibles. Et moi, vidée d’énergie, qui répond sans trop comprendre ce qui se passe.

On va se le dire, c’est plutôt rare que des inconnus nous abordent, à moins d’avoir besoin de savoir l’heure ou d’avoir quelque chose à vendre.

Et là, il se met à me raconter un peu (beaucoup… trop?) sa vie : ses études, son travail au Super C, et la chicane qu’il a eu avec son beau-père au souper qu’il vient tout juste de quitter. Je commençais enfin à comprendre : il n’avait pas besoin de savoir l’heure, mais plutôt d’être écouté.

Bonus pour lui : Il découvre que j’étudie en psychologie. Je me retrouve une fois de plus à jouer à la thérapeute alors que j’ai à peine un baccalauréat, pour quelqu’un que je connais depuis 3 minutes et qui attend de moi que je trouve une solution miracle à tous ses problèmes. J’ai vécu cette situation-là à maintes reprises en prenant l’autobus à partir du campus, mais d’habitude, mon « client d’un soir » a toujours un taux d’alcoolémie record (#5à8deSherby).

Cette fois, c’était différent. J’étais vraiment intriguée.

J’avais envie de comprendre qui était ce gars qui m’avait abordé si naturellement. Pourquoi les barrières de l’individualisme lui étaient totalement invisibles? Pourquoi n’avait-il pas eu le réflexe, comme tout le monde, de se mettre à l’écart, de rester silencieux, de « prendre son trou »? Personnellement, quand j’entre dans un lieu public comme un autobus, je m’assois littéralement le plus loin possible des autres, et je ne suis pas la seule à faire ça. C’est comme si on avait une énorme bulle autour de soi. Plus elle est grande, mieux c’est.

autobusunsplash

Et si c’était lui qui avait raison? Et si on n’avait pas besoin de faire ça?

Et si, une fois de temps en temps, on essayait de se regarder dans les yeux, de se dire bonjour? Peut-être que finalement, ça ne nous ferait pas trop mal. Peut-être même que ça nous ferait du bien. En tout cas moi, ça m’a fait du bien de me rendre compte qu’au fond, on avait beaucoup plus en commun que ce qu’on croyait.

Cet inconnu est entré dans ma vie aussi vite qu’il en est sorti. On s’est effleurés quelques instants seulement, le temps d’une ride d’autobus. On ne se connait pas, on ne se reverra jamais, mais je crois qu’on s’est compris. Ce n’était en rien de la séduction. On n’avait rien à se demander, ni rien à se vendre. On a juste pris la peine de sortir de nos cavernes quelques minutes pour prendre contact avec l’humanité, pour se parler d’égal à égal.

Et maintenant, quand je croise des inconnus aux arrêts d’autobus, j’ai bien de la misère à jouer la game habituelle. J’peux pas m’empêcher de chercher leur regard, de leur lancer un sourire… Ça m’arrive même de leur demander l’heure même si je l’ai déjà sur mon téléphone et sur ma montre, juste pour entendre leur voix. Parce que j’ai compris que personne n’est seul(e), que c’est juste une illusion qu’on se crée à force de mettre nos écouteurs, de jouer sur nos cellulaires, de fixer le sol et de se la fermer. Je sais que c’est bien ancré dans notre culture, mais je pense que ça ne nous sert pas à grand chose de faire semblant qu’on vit dans des compartiments séparés. J’ai compris qu’on était dans le même bateau, qu’on respirait le même air et qu’on allait tous voguer ou couler… ensemble.

Alors à toi, cher inconnu, merci.

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