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Entre les deux yeux

Par Collaboration spontanée – le dans Chroniques

Collants noirs. Corps de poire. Manteau bleu. Le vent est coléreux. De la main droite, elle ramène sur sa tête son capuchon en velours côtelé. La gauche tient son équilibre en otage. Elle est perchée sur ses talons de liège. Noire en suède, la couverture du soulier. Sa tête va-et-vient, de gauche à droite, elle semble chercher un point de repère. Elle s’immobilise et reprend cette gauche pour l’introduire dans son sac à main rouge à bandoulière. Une feuille. Mais ses doigts fragiles ne peuvent la retenir. Une rafale s’en empare. Elle tente de la rattraper. En vain.

J’ai voulu partir à courir après ce bout de papier. Mais je ne l’ai pas fait. J’aimais cette image.

Elle cherche l’endroit avec cet énorme bouton accroché à la brique. Elle devait s’y rendre. Quelqu’un l’attendait. Mais le papier s’était envolé. Elle tournait en rond. Avance…recule…reviens. À l’infini. Elle était en retard. Le temps la pressait. Le vent la fouettait. Sur la pointe des pieds, désappointée, elle s’arrête et s’assoit devant le 222 rue Saint-Armand, vieil appartement au portillon vert.

Je sortis un livre de mon sac. J’aurais pu le lire en attendant, comme me le suggérait ce geste. J’ai plutôt décidé de fixer. Fixer l’espace. Il m’arrive de me perdre aussi, dans cet espace. Mes yeux ne font qu’un, et les pages s’amalgament à mes doigts. Je regarde à travers cet œil. Et je m’extirpe de mon corps tandis que lui, il se resserre, il s’empiète sur lui-même.

De cette façon, j’arrivais à me rapprocher de cette personne. Je voyais à travers elle. J’imaginais la sensation de son regard sur moi. Les mots qu’elle utiliserait pour me dire Tout. Ce troisième œil me permettait d’y être. De la toucher. Autant que je le voulais. Aussi longtemps que je le désirais. Sans qu’elle ne le sache, sans qu’elle ne le ressente. J’arrivais à appréhender la suite. À fantasmer. Puis je pensai que je devais acheter du lait. Mais je pensai surtout à cette étrangeté, cette coïncidence ; elle savait où j’habitais.

Je me levai.

Je me levai.

Au loin, on capta son attention. Au coin d’une rue parallèle à celle sur laquelle elle s’était apaisée, elle aperçut le pourtour de cet ornement massif, ce gigantesque bouton vert. Elle se dirigea vers la boutonnerie, équilibre d’un côté, capuchon de l’autre. Elle s’arrête sur le seuil et cogne une première fois. Elle attend. Personne ne vient. Elle tente d’ouvrir, la porte est barrée. Elle cogne une deuxième fois. Elle attend. Personne ne vient. En se reculant un peu, elle remarque une deuxième porte sur le côté du magasin.

Je rentrai.

Je rentrai.

C’était assez sombre. Ça sentait le bois. Mais c’était surtout rempli d’images et de boutons. Au mur, des centaines de formes colorées.

Il était là, debout, près de son comptoir, avec ses lunettes de boutonnier.

– Salut.

– Salut.

– …

– …

– Désolé pour mon retard, je me suis perdue.

– Oui, je sais.

– Tu sais?

– Oui. Je t’ai vu. Je suis allé te chercher à l’arrêt d’autobus. J’ai attendu longtemps.

– Tu m’as vu? L’autobus est arrivé en retard.

– Pendant un moment, j’ai patienté au café d’en face. Le temps d’attendre la file et de verser deux laits, l’autobus avait passé. Ne te voyant pas, je supposai que tu avais déjà commencé à marcher. Je me dirigeai hâtivement vers la boutonnerie. Arrivé, tu n’y étais pas. Je me suis dit qu’on s’était peut-être mal compris, quelque part, entre les lignes. Je décidai d’aller chez moi pour relire les dernières lettres qu’on s’était envoyées. Je laissai la porte du côté débarrée, au cas où tu aurais pris un autre trajet. Le temps qu’il fait ici n’est pas toujours sympathique avec les étrangers. Sur mon chemin, j’aperçus cette femme devant moi. Ses jambes et sa façon maladroite de marcher avec ses talons hauts par ce vent démentiel me faisaient sourire. Elle semblait chercher une adresse. J’aimais cette image. Cette beauté propre à toi ne m’était jamais encore apparue aussi clairement.

– Comment as-tu su où j’habitais?

– Et toi?

– …

– Il a été facile pour moi de savoir où tu habitais. J’ai suivi tes histoires, tes récits. J’ai lu quelque part que tu t’arrêterais ici, pour quelque temps. J’ai appelé l’une de nos amies, pour lui demander où tu séjournerais. Je sais que tu aimes le papier. J’ai continué à observer cette femme. Celle que j’ai cru un jour connaître. Celle que je connais dans mon imaginaire. Celle que je ne connais pas de dos. Et puis tu t’es arrêté, un moment, sur le trottoir, devant un appartement. Chez moi. C’était tellement bizarre, que je me suis assis. Quand je t’ai vu prendre un livre dans ton sac, j’ai sorti le mien. Comme si je devais faire pareil. Pour te comprendre. Ou quelque chose comme ça. C’était tellement bizarre. Oui. Bizarre. Je me suis perdu dans mes pensées. L’espace-temps. C’est un drôle de truc. Bref, je n’ai pas voulu briser cette étrangeté qui m’aspirait. Qui nous envahissait. Je t’ai suivi jusqu’à la boutonnerie. Je suis entré par la porte principale quand tu t’es dirigé vers la deuxième porte.

– Je n’ai pas fini le livre.

– Quel livre?

– Le livre que tu m’as passé il y a cinq ans, ton livre préféré : Le vert du retour. Je l’ai acheté cinq fois depuis. Je le trainais tellement partout, que je l’ai perdu cinq fois. Je voulais tellement l’aimer. Qu’un jour, j’ai vraiment cru l’aimer. Mais je sais maintenant que je ne l’aime pas, ce roman.

– Je sais maintenant que ce n’est pas grave. Je n’y voyais rien. Ma tête exigeait un moi au féminin. C’est à travers les boutons et tes écrits, que j’ai enfin compris. Je fabrique ces boutons depuis peu, mais je n’ai jamais été aussi suffisamment bien. Les gens rentrent ici avec l’idée de croiser le regard du bouton qu’ils ont perdu. À moins qu’il ne soit en plastique, d’une couleur unie et homogène, dans une forme standard ; impossible de trouver. Cet atelier renferme au-delà de 350 modèles de boutons distincts. Rarement, le client réussit à trouver le bouton identique à celui qu’il a égaré. Ce que je veux dire, c’est que la personne finit par en trouver un autre. Un autre qui ressemble à l’original ou qui s’en diffère complètement. Satisfait d’avoir comblé le vide, cet espace ennuyeux. Tu vois?

– Oui, je crois.

– Et je suis définitivement le bouton vert. Mais ça me prend démesurément, le bleu de ton manteau, le rouge de ton sac à main, le noir de tes souliers, le blanc de tes dents, le gris de ta matière et la forme de ton corps, sur ma chemise. Tu comprends?

Et, quelque part entre les lignes, entre ses yeux, cette femme avait aimé le vert de ces mots.

Par Vanessa Leduc
Collaboratrice spontanée

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