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Et si je devais n’être personne?

Par Ève Landry – le dans Chroniques, Psycho
Ma mère possède trois ou quatre albums photo avec mes rêves encadrés. Des pages et de pages de photographies d'une jeune brunette avec un tutu, une jeune brunette avec un micro qui chante des mauvais reprises des Baby Spice, une jeune brunette qui interprète une version abrégée de Molière.

Une jeune brunette qui rêve naïvement d’être quelqu’un.

La seule manière d’être quelqu’un qui compte c’est que des foules scandent notre nom.

Ces pensées-là ont bercé une bonne partie de ma jeunesse. Ces pensées-là ont enveloppé mes cours de danse, ceux de théâtre, l’écriture de mes nouvelles pis mes dessins vraiment laids. Et je me suis cherchée dans des disciplines en essayant de trouver laquelle me permettrait de vivre vraiment. De vivre sur la place publique.

J’ai grandi en fixant mon téléviseur, en me disant qu’un jour, mes parents me verraient parler dedans. Un désir timide d’être plus grande que nature, mais pas trop grande là, sinon ça fait peur aux gars qu’y disent.

Plus ma vie avance, plus j’ai des amis qui réussissent. Ceux qui publient des premiers romans, ceux qui lancent des premiers albums, ceux qui réalisent des courts-métrages présentés en festival. Ceux qui gagnent les prix. Le monde avec qui j’ai joué des versions abrégées de Molière au secondaire joue les versions longues sur les planches du Conservatoire.

Je me couche le soir, les rêves en boule au creux du ventre. La pression d’être quelqu’un qui me prend en cuillère. Un voile m’empêchant de respirer un après-midi sur deux, quand les pages blanches ne se remplissent pas. Ma peur de l’échec qui me prend par la gorge en me criant que «J’aurais juste dû aller en médecine. J’ferai jamais de l’art qui vaut la peine d’être vu.»

Une pression de réussite qui flotte dans l’air, des sangs d’encre qui se déverse sur nos rêves d’enfance. Nos projets qu’on porte à bout de bras fatigués. On écoute du Jean Leloup pis on braille comme des madeleines en espérant que notre nom marque quelque chose, comme un petit bout de l’histoire.

Quand les gens disent que vieillir, c’est tough, ils oublient de préciser pourquoi. Les désirs sont doux, jusqu’à ce qu’on aille en faire des réalités. Jusqu’à ce qu’ils sortent leurs épines. Jusqu’à ce que les loyers se mettent à passer avant les premiers romans, avant les premiers albums. Jusqu’à ce qu’Hydro coûte plus cher que les toiles.

Arrêtons, simplement, le temps de réapprendre à respirer, de reculer devant la peur de n’être personne. De reculer devant la peur tout court. Nous nous créerons un groupuscule d’anonymes et nos laisserons nos vieux rêves nous guider. Nous nous répéterons, jusqu’à y croire sincèrement, que nos noms n’ont pas être connus pour faire de nous des gens qui comptent.

Et un jour, j’ai arrêté de créer pour être quelqu’un.

Et un jour, j’ai commencé à créer avec quelque chose de plus derrière la tête que la simple envie de passer à la télé.

Ma mère, un jour, possédera trois ou quatre albums photo avec mes réussites encadrées. En espérant bien fort qu’elles seront celles auxquelles je rêve ces jours-ci, des envies de grandeur qui me réchauffent l’hiver. Et si je devais n’être personne d’autre qu’une jeune brunette qui rêve naïvement, Maman, tu y mettras des photos de moi, heureuse.

Et ce sera à jamais notre plus grande réussite, Maman, d’avoir vécu une vie remplie de petits bonheurs.

Car, si je devais n’être personne, j’espère au moins ne pas me perdre en chemin.

Car, si personne ne devait connaître mon nom, j’espère au moins ne pas, moi-même, l’avoir oublié.

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