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Sors de ta bulle

Par Nerds – le dans Bien-être, Psycho

Dans un temps jadis non très lointain, j’étais étudiant en sciences sociales à l’université Laval. Un jour, conformément aux normes en vigueur dans le mythique pavillon De Koninck, j’étais assis seul à une table de quatre places dans le sous-sol, non loin du tout aussi mythique café Chez Pol.

J’étais occupé à repasser en boucle les différents PowerPoint de mes cours, mais surtout à regarder les autres se chercher une place sans en avoir l’air. Discrétion imposée par la norme voulant que personne ne prenne une des trois places non occupées à une table de quatre où siège déjà quelqu’un.

Dans ce pavillon des sciences sociales, les jeunes étudiants atomisent très bien la société qu’ils étudient.

C’est donc en portant attention à tout ce qu’il y avait d’autres que mon étude que je remarquai un étudiant non-voyant, guidé jour après jour par son chien Mira qui, à ce moment précis, semblait chercher quelque chose.

Des fois, ma mère me dit : « Là, tu cherches avec tes yeux de gars » ; elle préférerait que je cherche avec des yeux de femmes. Lui cherchait avec ses mains.

Ses mains tâtaient les cases au mur, allant de la gauche à la droite, s’éloignant et se rapprochant des cadenas. Il se retournait, toujours en tâtant, et revenait vers moi tranquillement. Puis, il s’arrêta. 

Son chien le guida vers l’escalier, puis il remonta au rez-de-chaussée et j’ai pensé qu’il avait fini par comprendre où il était.

Quelques instants plus tard, il est revenu pour reprendre exactement les mêmes gestes.

Pendant ce temps, je restais là, assis, seul dans ma bulle, à le regarder tièdement.

J’aimerais vous écrire que je me suis levé, ce jour-là, pour m’approcher de lui, pour lui offrir mon aide. Pour lui proposer simplement de lui indiquer son chemin, lui demander ce qu’il cherchait. Lui dire le plus humblement du monde : « Est-ce que je peux t’aider? Es-tu correct? »

J’aimerais vous écrire que quelqu’un d’autre l’a fait à ma place. Que j’ai été simplement moins généreux de mon précieux temps. Mais ce n’est pas le cas.

Personne ne s’est levé. Aucune bulle ne s’est crevée.

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Aujourd’hui encore, ça me trouble.

Ça me trouble de penser qu’on est une petite société tellement atomisée qu’on arrive même plus à s’offrir l’entraide la plus simple du monde. Ça me révolte de penser que j’ai été aussi individualiste.

À me repasser cette histoire cent fois dans la tête, j’ai déduit que j’étais trop gêné pour aller lui offrir mon aide. J’en ai déduit que c’est parce que je voulais être sûr de ne pas déranger que je ne l’avais pas aidé. Comme toutes ces personnes qui partagent l’espace public et qui ne se parlent jamais.

Ne pas vouloir déranger, c’est très civique comme comportement. Prendre cette volonté de ne pas déranger pour s’excuser de ne pas aider l’autre, c’est problématique.

Jetez-moi la pierre, je la mérite. J’aurais dû me lever ce jour-là.

Quelqu’un connait certainement cet aveugle dont je parle.

Passez-lui le message que je m’excuse d’avoir été aussi timide.

***

L’autre après-midi, je suis allé avec ma grand-mère pour aller renouveler sa carte d’assurance maladie.

À la sortie du CLSC, une dame en fauteuil roulant grimpait vaillamment la pente un peu trop abrupte menant à l’entrée de l’édifice. Plus elle montait, plus la pente était trop abrupte.

L’autre après-midi, en la voyant, je me suis avancé vers elle et lui ai offert mon aide.

Elle m’a dit : « Oui, s’il vous plait! »

Il m’en plaisait effectivement.

Sans forcer, sans me prendre trop de mon précieux temps, sans rien demander en retour, j’ai poussé la dame jusqu’au haut de la pente.

J’espère l’avoir aidé, juste un peu, au moins. Je sais que la dame se serait rendue sans moi. Tout comme le non-voyant a certainement fini par trouver sa case. Mais je pense avoir donné un petit coup de pouce qui a su simplifier sa journée.

J’ai précisé que je l’avais fait sans rien demander. Heureusement; j’aurais été un véritable salaud de demander quoi que ce soit pour ça. L’exploit là-dedans? Il n’y a pas de quoi en faire un film. J’ai seulement crevé ma bulle pour quelque chose de bien. Je ne suis pas resté indifférent, ou feint l’indifférence qu’on simule trop souvent pour préserver notre petite bulle.

Nos bulles sont beaucoup plus précieuses dans nos têtes qu’elles ne le sont réellement.

Pourquoi est-ce que c’est si difficile de vivre ensemble en 2015? De s’entraider? De se respecter ou juste de se parler?

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Pourquoi est-ce que ma première impression, c’est que je vais brimer la fierté du non-voyant, de la personne en chaise roulante en lui offrant mon aide? Pourquoi est-ce que je veux éviter d’avoir l’air de la prendre en pitié? Je ne la prends pas en pitié! Je m’offre simplement à rendre sa journée plus agréable. Ça ne me coute rien, ça me fait même plaisir; la preuve, j’ai écrit presque 800 mots pour parler du fait qu’aujourd’hui, j’ai fait ma petite B.A.

***

M’avez-vous vu venir? Les réfugiés syriens vivent un bordel incessant depuis quatre ans. Vous êtes allés en camping cet été? Trois, quatre jours? Les mouches. Le sable partout. Vous avez mal dormi? Certains Syriens n’ont plus de maison depuis quatre ans. C’est une des conséquences de la guerre…

Il ne s’agit pas d’avoir pitié d’eux. Il s’agit de comprendre que de leur ouvrir la porte de notre pays (où il y a déjà en masse de place) ne nous demande pas plus d’effort, collectivement, qu’il m’en a demandé pour pousser la chaise roulante de la dame, ou qu’il m’en aurait demandé pour aller indiquer son chemin au non-voyant.

Si je ne suis pas allé aider l’étudiant non-voyant à trouver son chemin, c’est parce que j’étais gêné. J’avais peur de le vexer, de l’insulter, je ne savais comment aborder sa différence, mais surtout parce que je n’avais pas confiance en moi, je n’avais pas confiance de pouvoir l’aider.

Si certaines personnes ne veulent pas accueillir les Syriens, c’est parce qu’ils ont peur, n’ont pas confiance d’être capable de les accueillir. J’espère, en tout cas.

Pourtant, aider, c’est tellement simple. C’est tellement humain.

Pourquoi ne pas être simplement plus humain?

Crédit : André-Philippe Côté.
Crédit : André-Philippe Côté/page Facebook

Par Sébastien Verret
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