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La journée a été longue

Par Nerds – le dans Santé
La journée a été longue. Elle l’est toujours lorsqu’on étudie en médecine. Soleil couché, une traditionnelle sieste s’impose avant le souper.

Hier, elle avait été coupée courte par le seul organe de l’homme moderne qui ne dort jamais, le cellulaire: ma mère m’informe que ma grand-mère, qui habite au deuxième étage de notre triplex, ne répondait pas à son téléphone.

Une histoire sans particularité, ça arrive fréquemment. Depuis quelques semaines, ma vovi, 83 ans, avait pris la malsaine habitude de ne pas nous rappeler. Vu qu’elle habite seule, c’est très stressant pour ma mère et ma tante. Ces derniers mois, elle avait chuté deux fois chez elle et une fois dans les escaliers.

J’ai attaché mes bottes brunes et je suis monté la voir, enjambant deux escaliers à la fois. Je n’étais pas inquiet : en fait, j’étais légèrement irrité. Évidemment, je l’ai trouvé bien assise dans sa chaise berçante.

Cela faisait deux jours que je ne l’avais pas vu, mais peu importe. Empressé de retourner à mes livres, je lui ai tendu le téléphone et lui dit de rappeler sa fille avant de filer.

Je l’aime beaucoup, ma grand-mère. Jusqu’à la rentrée scolaire, je passais mes journées avec elle. Statistiquement, jusqu’à l’âge de six ans, j’ai passé plus d’heures éveillées avec elle qu’avec mes parents. Privée de frères ou de sœurs avec qui jouer, cette mère immigrante, diplômée du 3e année du primaire, avait été ma première meilleure amie. Un modèle de la vie en société pour JNB le morveux. On m’a souvent qualifié de vieille âme, mais vous savez, ce n’est qu’une illusion projetée par un gars normal ayant connu, à l’enfance, la sagesse et la bonté absolues.

Fast forward dix-huit ans. Aujourd’hui, elle habite toujours au deuxième étage, et moi au rez-de-chaussée, mais je ne la vois pas beaucoup. Ce n’est pas de ma faute, je suis occupé. J’étudie, je fais du bénévolat, je m’entraîne, je consacre du temps à ma famille et mes amis. J’ai l’air d’un gars organisé, et je le suis. Mais chaque matin, je perds une dizaine de minutes à chercher mes lunettes, car je les ai égarées dans un coin perdu de la maison alors que j’étais trop occupé à ruminer mon horaire du lendemain.

Aujourd’hui, la sieste ne s’avère pas plus prometteuse que hier.

Une heure avant de me coucher, ma mère est arrivée du travail et m’a indiqué qu’elle n’avait pas eu de nouvelles de vovi de toute la journée, qu’elle était épuisée de ce perpétuel stress. Elle m’a dit qu’elle allait, pour une fois, attendre, voir combien de temps s’écoulerait avant que sa mère la rappelle. Je lui ai dit que c’est une bonne idée, et je me suis étendu pour ma sieste. (J’en avais besoin, j’allais à Igloofest plus tard.)

Habituellement, je dors profondément, mais aujourd’hui je suis à moitié endormi quand j’entends mon père débuter une phrase avec son mot préféré : tabarnak. Ce sont les mots qui suivent qui me poussent du lit : « Je monte avec Joel ».

On monte au deuxième étage en flèche. Ma mère est au téléphone. Étendue sur le sol de la cuisine : ma vovi, pâle et peu mobile, les yeux fixant le plafond. Je ressens immédiatement une lourdeur à la poitrine.

« C’est quoi ton nom? » je lui demande, d’abord en portugais, ensuite en français. Je parle fort, j’essaie d’avoir de l’assurance, mais ma voix tremble.

Elle répète « nom, nom, nom, nom » et enchaîne avec des mots hors contexte.

C’est une aphasie ; je suspecte un AVC.

Je lui lance des commandes : « Lève tes deux bras ! Ferme tes yeux ! », montrant l’exemple. Elle exécute. Mes mains grelotent plus que les siennes.

Les ambulanciers arrivent et installent vovi sur une civière. Je leur demande, sans réfléchir, de l’amener à l’Hôpital Notre Dame, où une équipe neurovasculaire spécialisée peut procéder à des traitements avancés.

Il y a un mois, j’y avais passé la journée à titre d’étudiant en médecine, fasciné par les atteintes neurologiques (souvent morbides) des patients ayant souffert d’un AVC. Il y a deux jours, j’avais discuté avec une neurologue vasculaire de la possibilité de faire de la recherche en AVC aigu, maladie qui m’était méconnue, mais qui me stimulait.

L’ambulancier me rappelle que nous ne savions pas depuis combien de temps que vovi était à terre. Il a raison : le hic avec les traitements en neurovasculaire, c’est qu’ils doivent être administrés dans les premières 3-4 heures après le début des symptômes.

Pendant le transport à l’hôpital, je repasse ma journée dans ma tête. Plus tôt, j’avais évalué une patiente pour une douleur abdominale chronique et j’avais trouvé sa pathologie sans intérêt particulier. Pendant ce temps-là, vovi avait passé la journée par terre, son cerveau mourant.

Arrivé à l’hôpital, je suis d’abord incapable de regarder ma mère dans les yeux. J’ai une pesanteur sur le cœur, je n’ai qu’un mot qui me passe par la tête : absent.

Tous les jours, je suis occupé. Dans ma tour d’ivoire, j’étudie, je travaille sur des opportunités de carrière… tout dans l’objectif de devenir le meilleur médecin possible. Vivant dans le monde tout puissant de la médecine, j’avais oublié qu’un jour, le patient, ce serait mon père, ma tante, ma grand-mère.

Physiquement et psychologiquement absent de la vie quotidienne, j’avais échoué à protéger ma vovi, à l’aimer comme elle m’aimait, elle qui était si fière de m’appeler « son médecin ».

La médecine, c’est fascinant, jusqu’au jour où nous regardons un de nos proches dans les yeux et que nous y voyons une âme que nous chérissons au plus haut degré, une âme prisonnière d’un corps affligé d’une maladie que nous avions trouvée fascinante lors de nos lectures.

Nous sommes dans le couloir de l’urgence, je regarde vovi et je lui souris. C’était la première fois dans ma vie qu’un sourire me faisait mal à la poitrine. Regret, culpabilité, impuissance : je venais d’y gagner le gros lot.

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Par Joel Neves-Briard
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